Légendes urbaines

Les égouts de New-York ont leurs crocodiles, Roswell a son extra-terrestre, Elvis n’est toujours pas mort… et en voile, nous avons nous aussi nos légendes aussi fantaisistes que tenaces.

Cette page a vocation a en lister un petit florilège qui, sans aucun doute, s’enrichira au fil de l’eau tant est grande la capacité de l’imagination à broder sur la peur et le mystère qui entourent les Règles du jeu de la voile.

J’ose même espérer un petit coup de main de mes lecteurs sous forme de perles et autres croyances glanées sur les parkings et confiées à cette page via les commentaires. Merci à l’avance !

Legendes urbaines « Le bateau « remontant » est prioritaire sur le bateau « descendant » »

L’origine de cette légende se perd dans la nuits des temps mais il s’agit sans doute d’une simplification généralisante de la définition de « se maintenir à l’écart » dans le cas de 2 bateaux sur la même amure, l’un au près, l’autre au portant. Dans ce cas, le bateau au près, sous le vent, est probablement celui qualifié de « montant » et le bateau au portant, au vent, est le « descendant ». Le premier est bien, ici, prioritaire sur le second comme nous le dit la RCV11 (au vent/sous le vent).

Les ennuis commencent lorsqu’un bateau au près bâbord amures croise un bateau au portant tribord amures. Le sentiment de supériorité du premier sur le second, ajouté à une certaine difficulté à estimer l’amure de l’adversaire lorsqu’il n’est pas sur la même allure, a conduit à une des croyances les plus durables du catalogue, croyance démentie par une lecture attentive de la Section A du chapitre 2 des RCV bien sûr. Dans un tel cas, le bateau portant tribord amures est bien prioritaire sur le bateau au près bâbord amures, comme nous le dit la RCV10 (tribord/bâbord).

Legendes urbaines « Je me suis positionné en premier sur la ligne de départ, je suis donc prioritaire! »

Celle-ci m’a été servie, un jour de régate à La Rochelle, par un coureur en Laser à qui j’ai demandé, pleine de malice et de curiosité mêlées, de me faire connaitre les dessous de cette règle mystérieuse. Il a immédiatement appelé en renfort son coach, source de la légende, qui est resté très embarrassé pour me répondre.

Le mystère n’a pas été levé et mon analyse personnelle est qu’il s’agit, là encore, d’un raccourci simplificateur devant la complexité des enchainements de règles qui régissent l’approche, toujours mal vécue par celui qui est tranquille sur la ligne dans les 20 dernières secondes avant le départ, d’un bateau depuis une route libre derrière cherchant à trouver un trou sous son vent.

Une telle situation est régie successivement par les RCV 12 (route libre derrière/route libre devant), puis RCV11 (au vent/sous le vent) + 15 (acquérir une priorité), puis RCV16 (modifier sa route) le tout accompagné de RCV14 (éviter le contact) bien sûr. Tout cela faisait beaucoup pour mon pauvre coach, qui a sans doute trouvé dans cette formulation magique le moyen d’échapper à des explications techniques qui s’avéraient périlleuses.

Legendes urbaines « S’il n’y a pas contact, il n’y a pas faute »

Il m’est arrivé d’entendre ce grand classique également sur la route, lorsqu’à vélo, j’accoste, à un feu, un automobiliste qui vient de me doubler à 60 à l’heure et 20 cm. La notion de faute, on le savait déjà, est éminemment à géométrie variable selon qu’on en est l’auteur ou la victime.

En voile, cette légende est révélatrice de la confusion générée par une question centrale des Règles de course qui mérite à elle seule une page dédiée : celle de la cohabitation des droits (celui de ne pas agir) et des devoirs (éviter le contact lorsque sa probabilité devient très élevée) d’un bateau prioritaire.

Disons simplement, à ce stade, que si l’existence d’un contact permet d’affirmer qu’il y a eu faute, son absence ne signifie pas du tout qu’il n’y en pas pas eu. Et il y aura faute, bien sûr, si un bateau prioritaire modifie sa route pour éviter une collision avec un bateau non prioritaire.

Legendes urbaines « Il ne l’a pas fait exprès / il n’a rien pu faire : il ne doit donc pas être pénalisé »

Il sévit parfois dans la tête des coureurs et de certains juges une croyance qu’on ne peut pénaliser que s’il y a intention de faute. Moyennant quoi, certains jurys peinent à pénaliser un bateau « coupable » d’un départ au lof, tant cette (in)fortune de mer ne saurait soulever qu’une franche empathie doublée d’une totale bienveillance pour les éventuelles conséquences.

Oui, on peut enfreindre une règle sans le vouloir… comme dans bien d’autres sports, et c’est même généralement le cas. Et oui, s’il y a infraction à une règle, il y a pénalité si elle est prévue par les règles. Dura lex sed lex**.

** la loi est dure mais c’est la loi.

Legendes urbaines « Je vais réclamer contre le comité! »

« … et lui demander de faire un 720 ? »

La confusion entre réclamation (contre un coureur) et demande de réparation (pour action inadéquate d’un acteur X, la plupart du temps le comité de course) est extrêmement répandue sur les parkings et dans l’antichambre des prétoires, probablement parce que le formulaire est le même et les situations jugées par la même instance. Procéduralement, les 2 actions ont beaucoup de similitudes, comme on le verra dans la description détaillée du chapitre 5. Sémantiquement, elles sont bien sûr très différentes puisque la conséquence d’une réclamation est une éventuelle pénalité du fautif, alors qu’une décision de réparation va être une tentative, souvent très imparfaite, d’atténuer les conséquences d’un incident pour lequel:

  • on ne peut pénaliser le responsable (cas d’un comité de course qui fait une erreur),
  • le coupable a déjà été sanctionné et la règle a prévu, en plus, une compensation du préjudice subi par la « victime ».

Legendes urbaines « Il faut que je réclame, c’est pour l’assurance… »

J’ai quelques bons copains juges que cette petite phrase rend absolument fous tellement ils ont l’impression (pas fausse) de travailler, eux, bénévoles, gratuitement, à la place des experts en assurance. La légende selon laquelle il FAUT une décision de réclamation pour que l’assurance prenne les dégâts en charge est tellement ancrée chez les victimes de « fortunes de mer » – comme on dit lorsque l’étrave de l’un s’est invitée dans la cuisine de l’autre – que je soupçonne certains assureurs de tout faire pour l’entretenir.

Puisse ce blog contribuer à remettre les réalités à leur place : à l’assureur son travail d’assureur et de prise en charge des aspects financiers (et donc à lui de trouver le responsable s’il n’est pas clairement identifié) et au juge son travail de juge sur le plan sportif. Bien sûr, de nombreux cas arrivent sur la table du juge parce que les coureurs ne sont pas d’accord sur les responsabilités dans l’incident. Il n’appartient pas au juge, dans ce cas, de se demander si ce désaccord a des motivations sportives ou pécuniaires : il juge selon les règles de course à la voile, pénalise si besoin (sur le plan sportif rappelons-le), et la plupart du temps, l’instruction se termine par un classique « est-ce que je peux avoir une copie de la réclamation pour l’assureur? », copie qui lui est volontiers fournie.

La légende urbaine consiste à croire qu’une réclamation est nécessaire même si les coureurs sont d’accord sur les responsabilités, voire si le fautif a fait une pénalité, abandonné en cas de dégâts importants et même déjà payé une bière à sa victime au bar du club.

Et là… le juge se contente de féliciter les coureurs pour leur sportivité, d’instruire vite et bien un cas en général assez simple avant de se fendre d’un petit discours pédagogique sur la portée de sa fonction et la beauté du bénévolat.

Legendes urbaines « Le juge est là pour interpréter les règles, pas pour les appliquer bêtement »

Inutile de revenir sur cette légende douloureusement et allègrement colportée dans les forums et autres réseaux sociaux, lors de la désormais célèbre affaire Stamm : elle a déjà été largement commentée sur ce blog dans la page dédiée à ce cas d’école, qui a montré, je l’espère, comment et pourquoi la marge de manœuvre du juge est extrêmement restreinte dans ce domaine.

Ajoutons que l’actualité récente dans un autre sport cher aux français nous a offert un écho savoureux à l’épisode du Vendée Globe, à nouveau « amplifié par les réseaux sociaux et leur vocation à accueillir le maelström des avis expéditifs », comme dirait l’auteur d’un excellent article sur un autre de nos sports favoris.

Legendes urbaines « En réclamation, mon équipier n’a pas le droit d’être mon témoin »

On garde le meilleur pour la fin : cette légende-là m’est douloureusement connue puisqu’elle m’a été servie, un jour, par un juge et néanmoins ami lors d’une réclamation que j’ai défendue en tant que coureur (exercice périlleux s’il en est..). La déconvenue s’est dissipée, et je n’en garde que la reconnaissance pour l’excellente idée de légende qu’il m’a fournie…. Sans compter que j’ai moi même longtemps eu cette idée fausse dans un coin de mon sac de méconnaissances…

Cette légende-là trouve son terreau dans la confusion entre « partie » et « témoin » dans une réclamation:

  • Une partie, pour faire simple (voir la définition pour faire un peu moins simple), c’est le « réclamant » et le « réclamé ». Les parties ont un droit fondamental dans la procédure : le droit d’être présentes du début jusqu’à la fin de l’instruction (RCV 63.3(a)). Et là, la règle – en fait l’annexe M2.1, qui n’a donc qu’une portée de recommandation – nous préconise : un seul représentant par bateau (en dehors d’un ou des éventuel(s) traducteur(s) si l’une des parties s’avère être un chinois et la seconde un estonien…).
  • Un témoin, c’est toute personne – coureur ou pas – qu’une partie décide (Annexe M3.2) de faire déposer, qui ne vient que pour déposer, peut être questionnée et ne doit donc pas entendre le reste des dépositions. Chaque partie peut amener tous les témoins qu’elle veut et autant qu’elle veut (même si légitimement, le jury proposera, au bout d’un certain nombre, de limiter les témoignages aux éléments qui permettent de mieux comprendre la situation). Et il n’existe aucune restriction quant à la situation particulière des équipiers qui peuvent très bien, notamment sur un grand bateau, apporter, en tant que témoins, un point de vue différent et pertinent sur un incident (ce qui est d’ailleurs clairement confirmé dans le manuel des juges, section K10, véritable bible du « bien juger » fournie par l’ISAF).

Rappelons donc que le refus, par le jury, d’entendre un témoin, n’est rien d’autre qu’une faute de procédure pouvant faire l’objet d’un appel, comme il sera décrit dans un prochain article.

MAJ le 21/11/2013

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4 commentaires pour Légendes urbaines

  1. Yves Léglise dit :

    Une autre intéressante également est la demande d’eau au bateau Comité, avant et pendant le départ…

    • sylvieharle dit :

      Excellent.. Merci Yves, je vais l’ajouter..
      Elle a d’ailleurs un corollaire chez ceux qui savent qu’il n’y a pas d’eau comité: c’est la croyance qu’il n’y a pas d’eau autour d’une marque d’arrivée 😉

  2. pat332 dit :

    Il y en a une assez courante dans le monde des finnistes comme quoi nous avons le droit d’effleurer une bouée…

  3. Ping : Les Règles de Course à la Voile

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