RCV 18 Place à la marque

Passer une marque en course est, comme dirait Pagnol, l’ablatif absolu du régatier, qu’il soit du dimanche ou champion olympique. Faisons abstraction de l’aspect technique de la chose…  et concentrons-nous sur son côté règlementaire dont l’étude, on l’oublie trop souvent, ouvre des perspectives immenses sur le plan tactique, ce qui constitue une excellente raison pour s’approprier ces pages hautement indigestes des RCV.

Mais au fait, c’est quoi une marque ? Et c’est quoi le problème pour la passer ?

Pour faire simple, disons que c’est quelque chose qui délimite le parcours, et qui est à laisser d’un côté « requis »…. ce qui est le cas, également, des bateaux comités délimitant la ligne de départ ou d’arrivée. Regardons la définition :

Def marque

Def marque schéma

Mais une marque, c’est surtout un point de convergence des routes, où chacun va essayer de prendre « la corde » pour optimiser sa trajectoire dans la réalisation du parcours. C’est ce statut de point de convergence qui rend la marque particulièrement propice aux rencontres entre bateaux.

Derrière sa complexité, la règle 18 ne fait rien d’autre que répondre aux questions successives que pose ce simple problème d’accès à cette route idéale. Essayons de décrire simplement ces problèmes et les réponses successives apportées par l’empilement des alinéas de cette RCV18.

RCV 18 : quand s’applique-t-elle ?

Étonnamment (mais en même temps, c’est plutôt sympa !), on l’a vu dans la page d’introduction de la section C, le préambule commence par expliquer quand cette section (et donc la RCV 18) s’applique :

Chap2-sectC préambVoilà qui est clairement énoncé : pas d’eau au départ …et donc, puisque nous y sommes, tordons le cou à une solide croyance qui mériterait de rejoindre la page légendes urbaines: il y a bien de l’eau à une marque d’arrivée !

Chap2-sectC préamb schéma

Mais ce n’est pas tout ! La RCV 18 ne s’applique pas dans une petite liste de cas plus ou moins clairs à cerner, et qui sont autant d’exceptions qui sèment le trouble dans les esprits… Regardons ce que nous dit la RCV18.1 :

Chap2 RCV18.1

Explorons tout d’abord les cas de non application :

(a)          entre des bateaux sur des bords opposés sur un louvoyage au vent,

Chap2 RCV18.1a schéma

(b)          entre des bateaux sur des bords opposés quand la route normale vers la marque pour l’un d’eux, mais pas pour les deux, est de virer de bord,

Chap2 RCV18.1b schéma

Attention: RCV 18 ne s’applique pas tant que les bateaux sont dans ces positions respectives, sur des bords opposés. Dès que Pivoine va virer, les conditions vont changer et faire entrer en application, entre autres, la RCV 18.3, comme nous le verrons plus bas.

(a)          entre un bateau s’approchant d’une marque et un autre la quittant, ou

Chap2 RCV18.1c schéma

(d)     si la marque est un obstacle continu, auquel cas la règle 19 s’applique.

Chap2 RCV18.1d schéma

Le décor est planté et bien sûr, l’essentiel est maintenant de comprendre comment la RCV 18 fonctionne lorsqu’elle s’applique. Elle s’appuie sur deux définitions clé : celle de zone et celle de place à la marque :

Def zone schémaDef Place-a-la-marqueRemarque : la définition de Place à la marque utilise largement la définition de place qui, elle-même inclut « l’espace pour se conformer à ses obligations selon les règles du chapitre 2 et la règle 31 ». En d’autres termes, un bateau ayant de la Place à la marque a le droit à l’espace pour faire son parcours en respectant les règles.

Revenons à la place à la marque. Pour faire simple, c’est :

  • Dans tous les cas : la place pour laisser la marque du côté requis :

Def Place-a-la-marque schéma1

  • Dans certains cas, la place pour aller vers la marque : ce droit définit une sorte de « couloir » pour le bateau bénéficiaire, pour aller vers la marque. Et ce n’est pas nécessairement la route normale/optimale qu’il suivrait s’il était seul :

Def Place-a-la-marque schéma2

  • Quand c’est nécessaire : la place pour contourner la marque : à certains passage de marque, le contournement n’est pas serré (ex : passage d’une bouée de largue) ;
  • La place pour virer pour contourner la marque dans certaines situations :

Def Place-a-la-marque schéma3

Les définitions étant posées, voyons ce que dit la règle elle-même, en nous basant sur les questions telles qu’elles apparaissent lorsqu’on se penche sur le déroulement d’un enroulé de marque.

La première situation de base à régler est celle de 2 bateaux contournant, ensemble, une marque : comme toucher la marque est interdit (RCV31) et que d’ailleurs, cette marque peut tout à fait être une tourelle qu’il est prudent de ne pas chatouiller de trop près, la règle de base, dans sa grande sagesse, prévoit une réponse assez logique :

Chap2 Section C RCV18.2aLa règle de base est donc simple : le bateau à l’intérieur a droit à de la place-à-la-marque, et donc, d’après la définition de place-à-la-marque, la place pour contourner la marque en sécurité et en respectant ses obligations :

Chap2 Section C RCV18.2a schéma

La question qui vient ensuite, est assez intuitive : imaginons que Iris soit plus lent, arrive à la marque et commence à la contourner. Jonquille, beaucoup plus rapide, parvient à s’infiltrer entre Iris et la marque pour revendiquer la place-à-la-marque, obligeant Iris à s’écarter brusquement.

Les RCV ont donc prévu une sorte de « ticket » (comme dans les poissonneries ou les grandes administrations françaises !) qui définit l’ordre dans lequel les bateaux vont pouvoir « prendre la corde ». Ce ticket s’appuie sur une photo des positions respectives des bateaux au moment où le premier d’entre eux atteint la zone :

Chap2 Section C RCV18.2bCe fameux « ticket » est délivré en fonction de l’existence, ou pas, d’un engagement entre les bateaux (pour la définition d’engagement, voir ce qui a été écrit sur la section A):

Chap2 Section C RCV18.2b schéma1

Les tickets, pour ces 3 bateaux donnent donc comme ordre de passage : Cactus, Iris et enfin Jonquille.

La question suivante est évidente : que deviennent ces tickets si soudain, Iris prend, dans la zone, une grosse risée qui le propulse en avant de sorte que l’engagement est rompu entre lui et Cactus ?

La réponse est donnée par la RCV 18.2(c) qui confirme que le ticket reste valable et qu’Iris, s’il décide de saisir l’opportunité, devra continuer à donner la place à la marque à Cactus: en d’autres termes, Iris peut passer, s’il le fait sur la pointe des pieds et à ses risques et périls :

Chap2 Section C RCV18.2cChap2 Section C RCV18.2c schémaLa fin de la RCV18.2(c) est importante et pose des limites à ce principe de « ticket » :

Cependant, si le bateau ayant droit à la place-à-la-marque dépasse la position bout au vent quitte la zone, la règle 18.2(b) cesse de s’appliquer.

Voilà qui est explicite : s’il quitte la zone ou vire de bord, le bateau intérieur perd ses droits (un peu comme si, dans notre administration française, un client qui attend avec son ticket décide de sortir du bâtiment : il perd son droit de passage, doit jeter son ticket à la corbeille, et devra en reprendre un nouveau s’il revient dans la salle d’attente…).

Engagé ? Pas engagé ?

Revenons maintenant à la genèse de la RCV18.2(b) : avec son système de « ticket », elle se voulait une solution au risque d’arrivée soudaine d’un bateau rapide qui se glisserait entre la marque et un autre bateau, plus lent, en train de la contourner. La zone devient ainsi un « sas » permettant à chacun de s’organiser, de manière civilisée, pour contourner la marque en respectant les droits donnés par les positions à l’entrée de la zone.

Mais elle n’a pas supprimé un risque persistant : celui, très généralisé, d’un désaccord sur l’existence de l’engagement. Engagé ? Pas engagé ? En s’approchant d’une marque dans le feu de l’action, la barre entre les jambes (470), la main sur le hale-bas (laser) ou prêt à avaler les 5 m d’écoute du J80, chacun(e) tend à voir midi à sa porte et considérer l’engagement ou le non engagement en fonction de ce qui l’arrange. Les 3 longueurs entre l’entrée de la zone et la marque sont donc, très régulièrement, un terrain bruyant et propice en noms d’oiseaux ou simplement une variation internationale sur l’expression « de l’eau ! ». Prudence : en cas de désaccord (et de doute) qui se terminerait devant le jury, ce dernier s’appuiera sur la RCV 18.2(d) pour trancher, en remontant à la dernière position connue et partagée :

Chap2 Section C RCV18.2d

Dans une situation litigieuse, avant de foncer dans le tas, il est donc sage de réfléchir à qui bénéficiera du doute en cas d’incident lors du contournement de la marque : en cas de réclamation, le jury reviendra sur l’historique jusqu’à identifier la dernière position qui fait consensus. S’engager tardivement est donc toujours risqué, de même qu’affirmer qu’un engagement a été rompu « juste avant l’entrée dans la zone ».

La RCV 18.2(e), elle, a fait couler beaucoup d’encre et de salive au sein du corps arbitral, lorsqu’elle est apparue dans le livre des RCV, en raison de possibles divergences d’interprétation dans sa formulation :

Chap2 Section C RCV18.2eFaisons simple : elle couvre le cas où un bateau A, s’engageant à l’intérieur d’un autre bateau B avant que ce dernier entre dans la zone (A ayant donc droit à la place à la marque), mais où le bateau extérieur B serait dans l’incapacité de donner cette place à la marque, comme dans l’exemple suivant :

Chap2 Section C RCV18.2e schéma

Et à la bouée au vent, on fait comment ?

Nous avons donc vu, à ce stade, l’arsenal réglementaire pour franchir correctement une marque à laquelle les bateaux accèdent sur une allure « ouverte » (c’est-à-dire pas au louvoyage).

Mais que se passe-t-il à une bouée au vent qui est par définition l’aboutissement d’un bord de louvoyage ? Pas de RCV 18 ?

On l’a vu plus haut, c’est écrit noir sur blanc : pas de RCV 18 entre 2 bateaux sur des bords opposés. Il n’y a pas de zone et c’est comme s’il n’y avait pas de marque.

Cela veut dire en clair que, a contrario, s’ils sont sur le même bord, RCV18 s’applique. Comme on est au louvoyage, il n’y a finalement, pas beaucoup de cas de figure possibles. Les premiers concernent des bateaux qui entrent dans la zone sur le même bord :

 Chap2 RCV18.2b au vent1Chap2 RCV18.2b au vent2

Les autres cas de figure, très fréquents, sont ceux de bateaux approchant de la marque au louvoyage sur des bords opposés. Dans ce cas, on l’a vu : pas de RCV 18, pas de zone. En fait, c’est comme s’il n’y avait pas de marque.

Mais si l’un d’eux vire, alors, RCV 18 peut commencer à s’appliquer… mais quelle partie de la 18 ?

La 18.2 ne peut s’appliquer puisque c’est un « package » qui prévoit entre autres d’évaluer les positions respectives à l’entrée de la zone, ce qui n’est plus possible puisque les bateaux sont déjà dans la zone.

La 18.1 pourrait convenir… mais ne permet pas de sécuriser le passage dans tous les cas de figure.

La RCV18.3 a donc été écrite pour couvrir, notamment, le grand classique d’un bateau bâbord qui vire dans la zone alors que le bateau tribord pare la marque :

Def parer

Chap2 Section C RCV18.3a

Chap2 RCV18.3 schéma1Chap2 Section C RCV18.3bChap2 RCV18.3 schéma2

Ces différents exemples nous montrent comment la définition de place à la marque protège le bateau intérieur pour qu’il puisse contourner la marque et faire le parcours. Il reste à couvrir un cas de figure dans lequel la position de bateau intérieur pourrait donner des droits un peu trop étendus et que la RCV 18.4 va limiter :

Chap2 Section C RCV18.4

La RCV18.4 couvre le cas d’un bateau à la fois prioritaire et ayant droit à la place-à-la-marque (car à intérieur). Dans ce cas, rien ne l’oblige à respecter le « couloir » que lui donne la place-à-la-marque puisque le bateau extérieur doit, en plus, se maintenir à l’écart. Le bateau intérieur pourrait donc, moyennant qu’il respecte RCV16, aller aussi loin qu’il le souhaiterait (par exemple s’il avait intérêt à ce que le bateau extérieur perde beaucoup de temps).

La RCV18.4 empêche donc le bateau prioritaire intérieur d’abuser de sa position dominante : il peut certes optimiser sa trajectoire (en suivant sa route normale, c’est-à-dire la route qu’il suivrait naturellement s’il était seul), mais pas plus que nécessaire pour suivre cette route normale :

Chap2 RCV18.4 schéma

 

La dernière phrase de RCV 18.4 pose cependant une exception :

Chap2 RCV18.4 except schéma

Du télescopage des droits à l’exonération

Les règles de la section C, et notamment la RCV18 détaillée dans cette page, donnent de nouveaux droits dans les passages de marques. Ces droits entrent parfois en conflit avec ceux donnés par les Section A et B.

La manière de résoudre ces conflits est détaillée dans la page dédiée à la RCV21 Exonération.

Conclusion

Cette petite promenade dans les méandres de la RCV18 a permis d’aborder les principaux cas de figure des passages de marques et de la manière dont l’arsenal juridique fonctionne dans ces lieux généralement propices à la bagarre que sont les enroulés de bouées.

Si l’on n’est pas très à l’aise avec tout ça, il suffit de se rappeler la règle de base : je suis à l’intérieur et la situation est claire, j’ai droit à de la place à la marque pour passer ma marque sans la toucher et sans toucher les autres. Je suis à l’extérieur d’un autre bateau engagé : je lui laisse la place à la marque pour contourner proprement.

Mais plus on progresse dans la connaissance des règles, plus on découvre l’étendue des opportunités qu’elles offrent de grappiller une ou plusieurs places. Les passages de marques sont des phases à enjeux majeurs pour les régatiers avertis. Elles peuvent être aussi, dans certaines régates « populaires », un jeu de poker qui peut se terminer dans la douleur : sachons anticiper…. et calculer les risques….

Bons passages de marques !

Dernière MAJ :  20 juin 2016 (correction commentaire schéma RCV18.4), 19 décembre 2014 (correction schéma 18.1(a))

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5 commentaires pour RCV 18 Place à la marque

  1. getk dit :

    Bonjour,
    Merci pour ces informations.
    Je pense relever une petite erreur. Dans l’explication de la règle 18.4
    Votre texte dit: cependant , Iris, selon RCV18.4 ne devra pas, jusqu’a ce qu’il empanne, optimiser…. : je pense que vous parlez de Jonquille à ce moment-là.

  2. Ait Larbi mohammed dit :

    Je vous remercie pour ce partage , je voudrais bien y participer en parlant de la pensée tactique liée aux règles de courses internationales

    • sylvieharle dit :

      Bonjour et merci ! Vous pouvez m’envoyer des textes si vous voulez : je peux créer une page « contributions externes ». A vous lire ! Amct Sylvie

  3. Ping : A vos marques ! | Les Règles de Course à la Voile

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