Aux chiottes l’arbitre !

Bonjour à tous

C’est de Medemblik, haut lieu de la voile en Hollande, où je suis pour la Delta Lloyd Regatta (j’adore cette régate, pour plein de raisons) que je me décide à publier enfin cet article en gestation depuis quelques semaines (1).

Deux articles parus ces derniers mois, tous deux portant sur « l’erreur d’arbitrage » dans le football (dans un contexte de mise en place expérimentale de la vidéo) ont attiré mon attention et m’ont donné l’occasion de reprendre le chemin du clavier pour une petite réflexion très personnelle-qui-n’engage-que-moi.

Le premier, relayé dans un journal suisse, interroge un ethnologue qui évoque l’importance sociologique des discussions d’après match. Il décrit ainsi l’erreur d’arbitrage comme étant « bonne pour le foot », car elle contribuerait, selon son analyse, à un monde « discutable et donc vivable ».

Le second, déniché sur un blog de football, est paru il y a quelques semaines et défendait une thèse complètement différente : à l’issue d’une réflexion épistémologique très intéressante, il déclare tout simplement l’inexistence de l’erreur d’arbitrage. Sa conclusion – « l’arbitre a toujours raison car sa décision est finale » – est l’aboutissement d’une réflexion qui, qu’on soit d’accord ou pas, mérite d’être lue attentivement.

La lecture de ces 2 papiers a réveillé en moi quelques souvenirs d’une épreuve arbitrée fin 2015 dans la turbulente flotte des IOM, alias « classe 1 Mètre », l’une des principales séries en Voile Radio Commandée (VRC pour les intimes) d’où j’étais revenue avec quelques questionnements existentiels sur ma pratique d’arbitre et ma motivation. Le temps m’avait alors manqué pour coucher ma réflexion par écrit mais elle ne s’en est pas moins poursuivie, en filigrane, nourrie par quelques échanges privés pendant l’hiver avec des acteurs du monde de la VRC. La page d’introduction à la VRC de ce site est le fruit de cette réflexion et décrit les caractéristiques essentielles de cette pratique de la Voile Radio Commandée, comment j’y suis arrivée, en tant que juge ou comme coureur, l’intérêt d’y oeuvrer en tant qu’arbitre. Sa lecture explique comment et pourquoi ces articles relatifs à l’arbitrage en foot évoquent pour moi la VRC : cette dernière partage avec le foot un arbitrage « à chaud » (application d’un texte spécifique qui régit l’intervention des arbitres pendant l’action), des préoccupations relatives à la « discipline » (au sens comportement et respect des règles), une appétence marquée pour la dialectique post-match et, parfois, pour un désir mal contenu de pendre l’arbitre, par web interposé.

Regardons donc ces 2 articles, ce qu’ils nous racontent et surtout, en quoi ils peuvent s’appliquer à la VRC… ou nourrir la réflexion des adeptes des « petits bateaux », comme je les appelle affectueusement :

Pourquoi l’erreur d’arbitrage est bonne (pour la VRC)

Quand on regarde évoluer des VRCistes sur leur podium ou la zone de contrôle, et surtout quand on les écoute, on se dit que Bromberger (auteur du 1er article) a trouvé un fort beau qualificatif avec celui de « bagatelle la plus sérieuse du monde ». Il faut voir le sérieux de la bagarre, l’âpreté du jeu et des propos. De simples citoyens (profs, pilotes d’avions, commissaires de police, dirigeants, agriculteurs, informaticiens, élus locaux, consultants, et même médaillés olympiques) qui dans leur vie de tous les jours sont des gens tout à fait charmants, respectables, calmes, avenants.. se transforment au bord de l’eau en pré-adolescents vindicatifs, visiblement aux prises avec une pression qu’ils n’arrivent pas à gérer. Soyons honnêtes : j’en ai fait partie (enfin, je me souviens plus, mais me connaissant, j’ai bien dû moi aussi piquer une ou 2 râleries bien sonores..). Que celui qui n’a jamais fauté… etc.

La page d’introduction rédigée sur la VRC donne quelques unes des causes possibles de cette transformation singulière. Pour avoir moi-même tenu les commandes, je sais que le pouls monte plus vite et plus haut sur une ligne de départ d’IOM que sur celle de laser, le VRciste n’ayant pas, en outre, la soupape d’évacuation que constitue le fait de tirer sur une sangle de rappel pour garder à plat un bateau un peu fou. Le VRCiste bout.. mais dispose, au mieux, de 50 cm2 au sol pour évacuer la pression.

L’analyse de Bromberger, donc, nous rappelle simplement, avec son aimable qualificatif, qu’un jeu sérieux est quelque chose qui peut être très … sérieux. Mais c’est aussi un jeu, et donc joué par des gosses qui ont peut être, parfois, juste besoin de revenir dans leur peau de gosses avec les trépignements de pieds et la dose de mauvaise foi qui vont bien.

Mais l’ethnologue nous dit davantage : c’est que pour les sports, dont la voile fait partie, où le chrono seul ne décide pas de tout, la part de « discutabilité » du jeu est ce qui rend sa pratique, et le monde en général, vivable. Transposé et dit avec d’autres mots : la VRC ne serait pas la VRC si, au retour de régate, les coureurs n’y allaient pas de leur couplet sur combien ils sont contents, combien ils ne sont pas contents, à quel point le résultat aurait été différent si cette maudite juge n’avait pas sifflé la « mini touchette de rien du tout » entre le bateau 108 et le bateau 14, dans la zone avant la dernière bouée de la course 3. Comme dans le foot, la part discutable des jugements sur les actions de l’arbitre est le prétexte à poursuivre la régate des jours durant, en imaginant d’autres issues qui n’aient pas le caractère implacable d’une victoire indiscutable.

J’aime bien son analyse : elle rend ce « post régate » en VRC plus humain, plus acceptable aussi (2), surtout pour l’arbitre qui devient la cible de la vindicte d’un ou deux frustrés. Eric Berne, fondateur de l’Analyse Transactionnelle, a d’ailleurs élaboré une théorie de la structuration du temps qui permet d’aller encore plus loin, en expliquant le bénéfice que chacun tire de ces discussions sans fin. Les humains que nous sommes sont en quête permanente de « strokes », ces « signes de reconnaissance » qui nous viennent de l’extérieur et que nous recherchons à travers diverses manières de structurer notre temps. Nul doute qu’il aurait classé ces discussions animées dans la catégories « passe-temps »… (voire dans celle des « jeux psychologiques », avec ses coups de théâtres et ses bénéfices cachés), qui sont autant de manières de rendre la vie supportable, notamment en maintenant l’échange (y compris virulent) avec les autres, condition indispensable à notre survie psychologique. La nécessité de savoir si l’arbitre avait, in fine, tort ou raison, s’efface devant une autre exigence : celle de permettre à chacun d’assouvir son besoin d’échange au delà des quelques heures passées au bord de l’eau.

Cela étant dit, il appartient aux coureurs de se rappeler les limites de l’exercice et ses effets secondaires potentiels : la société actuelle permet à chacun, via les outils Web2, d’exprimer son point de vue quelle qu’en soit la validité, avec une audience potentiellement très large. Dès lors, franchir les limites de la bienséance (en traitant par exemple un arbitre de « shérif ») fait courir le risque non seulement d’une réaction de l’institution (la RCV 69 a des frontières d’application qui permettent de ratisser plus large que la pelouse du club, et  au delà des frontières temporelles de la régate), mais aussi de faire le vide autour de l’activité. La bienveillance dont doivent faire preuve les arbitres mérite en retour le minimum de respect dû à leur disponibilité, le travail qu’ils font pour se former, leur souci permanent de l’équité sportive et la remise en cause personnelle dont ils font preuve dans l’immense majorité des cas.

L’erreur d’arbitrage n’existe pas

Le second article, issu d’un site anonyme au patronyme révélateur, adopte, quant à lui, une posture radicalement différente de la précédente, tout aussi intéressante et à mon sens porteuse d’avenir pour la réflexion autour de l’arbitrage. Après l’approche ethnologique, voici le temps de l’approche « scientifique » et un essai de démonstration qu’en fait, l’erreur d’arbitrage n’existe pas et qu’il est donc à fait inutile de la discuter. Circulez y’a rien à voir !

Et comment s’y prend-il ?

L’article a le mérite de revenir à des questions de base :  à quoi sert arbitre ? Pourquoi est-il là ? Que peut-on raisonnablement attendre de lui ? Et la question corollaire sous-jacente: est-ce que ça serait mieux sans lui ?

  • L’arbitre est le mieux placé pour juger (et le seul à pouvoir le faire)

La première évidence qu’il rappelle est que s’il y a un arbitre, c’est parce qu’il est estimé, à juste titre, que les joueurs, parties prenantes du jeu, ne sont pas légitimes pour trancher les litiges. Dès lors, qu’est-ce qui rendrait les joueurs légitimes  pour discuter les décisions de l’arbitre ? Comme le résume très bien l’auteur : « Illégitimes avant, mais légitimes après, quelque chose est ici illogique ! ». Cela nous rappelle donc l’origine de la nécessité d’un arbitre et que sa décision soit finale : mettre fin aux différends.

  • Qu’elle soit bonne ou mauvaise, à quoi ça sert de contester une décision irrévocable ?

Dans un second temps, l’auteur rappelle l’inutilité – en tout cas sur le résultat – de discuter les décisions d’arbitre. En voile, les coureurs de Match Racing (arbitrage direct), soumis à l’annexe C l’ont bien compris. Contrairement à la régate en flotte pour laquelle l’arsenal juridique du chapitre 5, avec ses processus quasi judiciaires, est extraordinairement protecteur des droits des coureurs (pour autant que ceux-ci se préoccupent un peu de connaitre ces droits…), l’arbitrage en Match Racing ne permet pas à un Umpire de corriger une décision erronée (y compris s’il a envoyé le mauvais pavillon en pénalisant jaune au lieu de bleu). Une décision rendue est irrévocable, et les coureurs le savent. Dès lors, personne ne perd du temps à discuter, au delà des quelques mots d’échange qui permettent à l’Umpire de présenter ses excuses et au coureur de s’assurer, pour sa culture personnelle, de ce qu’aurait dû être la (bonne) décision.

En VRC, l’addendum Q, qui régit l’arbitrage des courses, prévoit également que la décision soit sans appel et non contestable. Mais pour tout un tas de raisons – proximité des arbitres qui rend possible l’échange verbal, mais aussi, peut-être, un atavisme historique d’auto arbitrage qui a longtemps prévalu sur ces classes – il arrive qu’une décision d’arbitre soit, parfois vivement, contestée, à chaud, avant que la pénalité soit effectuée. Et la contestation se poursuit parfois, au delà de la fin de l’épreuve, sur ces fameux forums d’échange. La réflexion que devrait mener la VRC, en remplacement d’une tendance à reporter la critique sur les arbitres et leur incompétence, serait de se redemander à quel jeu ils veulent jouer. Sur lesdits forum, il y a d’ailleurs autant de critiques sur les régates sans arbitre (eh oui.. ça arrive), que sur celles prétendument mal arbitrées.

  • Les décisions de l’arbitre sont nécessairement bonnes, car subjectives

La suite de l’article va encore un peu plus avant dans l’analyse logique de tout ça en concluant, in fine, que sur ces décisions litigieuses abondamment commentées, personne n’est capable de prouver que l’arbitre s’est trompé. En voile, personne ne pourra jamais statuer avec certitude si le 134 avec terminé son virement et si le 88 était ou pas, engagé à la zone. Dès lors, pourquoi discuter? Si on estime que l’arbitre rend une mauvaise décision, qui va pouvoir trancher sur ce que devrait être la « bonne » décision? Un arbitre « meta »?

  • Faute objective ou arbitrage « psychologue »

La partie suivante de cette intéressante analyse renvoie à la demande – qui figurait déjà en filigrane de l’affaire Stamm – que les arbitres fassent preuve de « psychologie » dans leurs décisions. Et ne s’agit-il pas d’une demande éminemment paradoxale ? Contester une décision d’arbitrage, c’est affirmer que l’arbitre s’est trompé et a mal jugé une faute objective et d’existence certaine. Dés lors, si la faute existe objectivement, comment peut-on demander à l’arbitre d’appliquer des pénalités « avec discernement », si ce n’est renvoyer à un arbitraire qui lui permettrait de modifier les règles comme bon lui semble?

En VRC, cette exigence de psychologie prend la forme de contestations de décisions qui portent non pas sur l’existence de la faute ou la validité juridique de la décision, mais sur le caractère véniel (aux yeux du coureur bien sûr) de ladite faute alors que bien d’autres fautes, qualifiées d’énormes, lui auraient échappé. Dans les yeux du contestataire, on lit toujours, dans ses yeux révulsés, sa conviction qu’il existe un « sens commun » universellement partagé, sur ce qu’est une faute vénielle versus une faute grave. L’arbitre que je suis tente juste de leur rappeler que l’indulgence pour l’un constitue toujours une punition pour l’autre et que c’est bien le fait de s’appuyer sur une règle sans se poser de question métaphysiques, qui rend le poids du rôle de juge supportable.

La conclusion de l’analyse est assez claire et précise pour être reprise en l’état :

« Tout le monde a une interprétation d’une action de jeu, mais seule celle de l’arbitre compte. Est-elle meilleure ou moins bonne qu’une autre ? Non, simplement, c’est la seule qui soit pertinente, tout en étant ni vraie ni fausse, ni juste ni injuste. »

Cette analyse n’a pas la prétention de résoudre à elle seul les incompréhensions coureurs / arbitres qui fleurissent de temps en temps sur les pontons de Voile Radio Commandée, mais elle propose à ses pratiquants quelques éléments de réflexion pour que la VRC reste ce qu’elle mérite d’être : un jeu passionnant, tant pour les coureurs que pour les arbitres, où les compétences doivent être mises en commun et respectées pour le plus grand bénéfice de la discipline.

Lorsque l’arbitrage ressemblera à cela, alors on en reparlera… :

PS : il serait dommage de réduire cet article à un « l’arbitre a toujours raison » ou d’y voir une quelconque volonté de protéger les arbitres dans une sorte de réaction corporatiste. La question de savoir si les arbitres ont tort ou raison n’est pas le sujet. Je parle d’ailleurs explicitement des cas d’erreurs d’arbitrage avérées (erreur de pavillon en umpiring par exemple) où, à son grand regret, l’arbitre ne PEUT pas corriger. Mais ça ne signifie nullement qu’il a raison ! L’objet de ce post et des deux articles qu’il commente porte sur la pertinence de discuter les décisions prises en arbitrage direct, et ils sont d’ailleurs d’avis quasiment opposés à ce sujet : le premier revendique l’intérêt de ces discussions pour des raisons sociétales, alors que le second propose une réflexion épistémologique sur l’existence, ou pas, du concept d’erreur d’arbitrage. Nulle volonté donc de défendre les arbitres en une sorte de réaction corporatiste visant à les faire croire infaillible.

(1) Le hasard d’ailleurs voulu que je publie après un fort intéressant échange avec quelques juges internationaux présents, au sujet de nos expériences – positives et négatives – d’arbitrage en Voile Radio Commandée.  L’un d’entre eux m’a avoué : never again… Dommage car c’est un juge de très grande valeur…

(2) pour être tout à fait honnête, j’avoue avoir moi aussi joué, dans la voiture au retour de régate, les résultats entre les mains, au jeu du « et si seulement ». Le mien prenait la forme non pas d’hypothèses sur l’issue d’une décision d’arbitre (en laser, il y a fort peu de régates arbitrées sur l’eau), mais de supputations sur ce qu’aurait été le résultat si j’avais viré plus tôt juste avant la marque 2 de la course 3, si j’avais battu machin dans la course 7, ou si j’avais fini 6 plutôt que 7 dans la course 9… Tout ça m’incline donc à une certaine indulgence …

Dernière mise à jour : 24 mai 2016

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